Une cartomancienne en 1918
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En pestant contre la poussière et les toiles d’araignées, je me suis assise à même le sol pour ouvrir la malle contre laquelle je venais de buter. Du papier jauni et odorant, de l’encre un peu décolorée, du crayon de bois sur le point de s’effacer, je suis téléportée au début du XXe siècle dans l’Est de la France ; Aline Marne a 36 ans, elle est ouvrière en robes et vit chez ses parents car elle n’est pas mariée. On pourrait croire en une existence modeste et simple, si ce n’était cette abondante correspondance… Parce que la malle est pleine de lettres, 365 exactement datées entre 1916 et 1918, dont la plupart traite de demandes liées à « son petit métier » : en effet, Aline Marne est cartomancienne, elle lit les cartes (mancie : du grec ancien « divination »). À en croire les cachets de la Poste, sa clientèle dépasse largement les limites de sa petite ville et on la consulte de toute la France pour profiter de sa clairvoyance : « J’ai toute confiance en vous », « On m’a dit votre talent », « Je reviens car tout s’est passé comme vous l’avez dit ».




Pour ce faire, elle utilise un jeu de Piquet (32 cartes, 4 couleurs du 7 à l’as en passant par les honneurs). Il faut mélanger, couper de la main gauche et tirer les 21 premières cartes. Les jeunes femmes blondes seront représentées par la dame de cœur, les brunes par la dame de trèfle, et les veuves en dame de pique. Même principe pour les hommes avec les rois de cœur et de trèfle, valets si les hommes sont jeunes. Point de consultant veuf en 1916… Les femmes (ce sont elles principalement qui écrivent) s’inquiètent pour leurs hommes : « Mon mari se détourne de moi … peut-être à cause de cette sale fille ?», « Mon frère est-il encore vivant, nous n’avons plus de nouvelle… », « Parlez-moi de mon fiancé », « En souci avec mon logeur qui m’a fait des avances… ».
Aline consulte chez elle, « Dites la vérité sans vous gêner ! », ou se déplace sur demande. Elle travaille également par correspondance : « Surtout de la discrétion, le courrier est surveillé ! » et tarde parfois à répondre. On le lui fait savoir : « Avez-vous fait mon jeu ? » lui demande-t-on « Je suis très impatiente ». Ou alors, « Vous m’avez oubliée ». On la rémunère à hauteur de 2,50F pour un tirage, 3,50F s’il y en a deux dans la même enveloppe et on glisse un timbre pour la réponse ! D’ailleurs, on ne dit pas tirage, on dit « faire le jeu » ou « faire les cartes .


La lettre n°302, unique trace d’une lettre de cartomancie, est la seule à contenir le retour d’Aline à propos d’un jeu. Elle y annonce, dans un style pas toujours facile à comprendre (en particulier à cause d’une écriture très fine et sans ponctuation), des incertitudes, une dispute ou une discussion mais globalement une grande réussite pour les événements de l’avenir. Le jeu est d’abord analysé en comptant le nombre d’honneurs : « Vous avez trois rois (incertitudes), quatre femmes (bavardages) » puis les autres cartes : « Deux sept (amour partagé, amour du foyer) ». Elle précise ensuite le tirage : « Maintenant, voici les cartes comptées plus en détail par cinq ». Elle y annonce entre autres, des voyages, la mort de quelqu’un de la famille éloignée, laquelle aura des conséquences en terme d’héritage. Aline conclut en proposant à sa correspondante de lui écrire si certains aspects du jeu n’étaient pas clairs…
Tout est vrai dans cette histoire, sauf les noms et les lieux. Une bande dessinée sur la vie de Mademoiselle Marne devrait paraître un jour, au grand jour…
